Ukraine: à Kiev le 20 février 2014

L'histoire est aussi faite de détails

Renaud Girard, grand reporter au Figaro.
Intervention lors du débat final au Colloque "Etats-Unis - Chine : quelles relations ? Et la Russie dans tout cela ?" - Fondation Res Publica, 2 juin 2014 :

"J’ai récemment couvert les événements d’Ukraine et de Crimée en tant que reporter. Par une sorte de dilettantisme, l’Europe a manqué une chance extraordinaire de faire la paix en Ukraine :

Le mardi 18 février au soir, des amis m’appellent depuis l’Ukraine où tombent les premiers morts par balles. La journée du mercredi est assez dure. Il se trouve qu’un sommet franco-allemand se tient à Paris. Les Européens ont le bon réflexe : Fabius et Steinmeier, diligentés par leurs patrons respectifs, décident de partir au plus tôt pour Kiev où ils arrivent le jeudi matin. Ils sont reçus immédiatement par Ianoukovitch et les tirs cessent sur la place Maidan. Leur mission a un résultat concret immédiat, vérifiable avec les dépêches d’agences : à partir de 11h du matin, le jeudi 20 février il n’y a plus de morts sur la place Maidan. Les négociations se poursuivent toute la journée. Mais, de manière assez inexplicable, notre ministre des Affaires étrangères décide de partir pour Pékin où il devait préparer la visite du président chinois (et peut-être prévoir le menu du repas qui allait être donné au Trianon en son honneur…). Je pense que les autorités chinoises auraient très bien compris qu’il délègue son secrétaire général pour continuer à négocier, au vu et su de tout le monde, un accord extrêmement important. Au pied de l’avion, il laisse les journalistes sur une note pessimiste. En fait il se trompe : Steinmeier, l’Allemand et Sikorski, le Polonais vont négocier toute la nuit et à 7h un accord est obtenu. Après quelques heures de sommeil, à 13h30, la délégation se dirige vers Maidan avec Ianoukovitch pour faire accepter les dispositions de cet accord : le retour à la constitution de 2004, des élections anticipées et la formation immédiate d’un gouvernement d’union nationale. Courageusement, Steinmeier et Sikorski défendent cet accord devant les manifestants. Dernier round de négociation : l’accord est signé par tous les leaders de l’opposition ukrainienne, le fameux boxeur Klitchko, Iatseniouk, aujourd’hui Premier ministre et le chef du parti nationaliste Svoboda. À 16h, une photographie où on les voit tous immortalise cet accord miraculeux : non seulement il n’y a plus de morts à Kiev mais cet accord qui était impossible entre Ianoukovitch et son opposition est obtenu, il est signé ! Mais, étrangement, nos ministres n’ont pas compris qu’un accord de ce type doit se « baby-sitter » et ils décident de partir, de quitter le terrain, à la veille du week-end ! Ils n’ont pas retenu la leçon de Kissinger qui, après la guerre du Kippour, était resté des semaines au Proche-Orient pour « baby-sitter » les différents accords ou cessez-le-feu qu’il organisait. Dès que les ministres Steinmeier et Sikorski furent partis – Fabius était déjà en Chine – la foule commença à huer l’accord et il n’y avait personne pour dire aux chefs politiques ukrainiens : Vous avez signé un accord, il faut vous y tenir et conserver Ianoukovitch jusqu’à l’élection anticipée qui pourra le remplacer. à court terme, il fallait évidemment comprendre que Ianoukovitch était indispensable si l’on voulait maintenir l’unité de l’Ukraine. Après tout il avait remporté démocratiquement les dernières élections, non seulement présidentielles mais législatives, avec le quitus de toutes les ONG qui avaient vérifié la légalité de cette élection. On ne pouvait donc pas prétendre que Ianoukovitch ne représentait rien électoralement en Ukraine. D’ailleurs Fabius, revenu à Paris le samedi matin comprend que quelque chose se passe et s’inquiète dans une déclaration à la radio d’un possible éclatement de l’unité ukrainienne. Si nos ministres étaient restés, ils auraient pu convaincre la foule, qui les respectait, et les leaders politiques de se tenir à l’accord signé. Ils auraient pu se rendre à Moscou, où Poutine les aurait reçus, pour lui demander de signer l’accord que son émissaire avait paraphé. Et seraient-ils restés pour « baby-sitter » cet accord que le dimanche matin ils auraient pu empêcher la Rada, le parlement de Kiev, de voter cette mesure scélérate qui annulait le statut du russe comme deuxième langue officielle dans les régions russophones de l’est ! Ce vote de la Rada était un prétexte en or offert à Poutine pour susciter et exciter l’ire des russophones de l’est. C’est à partir de ce vote de la Rada que tout a dérapé. Poutine a cru que les Européens n’avaient pas été sincères. Il ne pouvait pas imaginer une seconde que les ministres européens avaient failli par dilettantisme et quitté la scène diplomatique pour aller passer le week-end dans leurs capitales respectives. Pour lui, ils avaient joué un double jeu avec la foule, ce qui n’était pas le cas. À Sotchi, il a convoqué sa vieille garde du KGB et a pris la décision, avec Serguiï Axionov, de fomenter le coup qui eut lieu le jeudi d’après, à l’aube, à Simféropol en Crimée.

C’est de ces petits détails que l’histoire est faite. Nous sommes passés à côté d’un deal qui aurait sans doute préservé l’unité politique de l’Ukraine."

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