Mort d'une petite planète. Ecologie sociale ?

La crise environnementale a sa source dans l'organisation sociale de nos sociétés. C'est la thèse défendue par Murray Bookchin fondateur de l'écologie sociale (Wikipédia).

« Mort d’une petite planète – c’est la croissance qui nous tue » Extrait, traduction (non publiée) de « Death of a Small Planet », in The Progressive, 1989.
"Au final, la «société industrielle», pour utiliser un euphémisme raffiné pour symboliser le capitalisme, est aussi devenu une explication facile pour les maux environnementaux qui affligent notre époque. Mais une merveilleuse ignorance obscurcit le fait que, il y a plusieurs siècles, la plus grande partie des forêts d’Angleterre, dont les célèbres repaires de Robin des Bois, ont été abattues par les haches rudimentaires des prolétaires ruraux pour produire du charbon de bois dédié à une économie métallurgique techniquement simple et pour dégager le terrain pour des élevages de mouton très profitables. Et cela s’est passé bien avant la Révolution industrielle.

La technologie peut amplifier un problème ou accélérer ses effets. Mais avec ou sans “imagination technologique” (pour reprendre l’expression de Jacques Ellul), elle ne produit que rarement le problème lui-même. En fait, la rationalisation du travail par des moyens de chaînes de montages remonte clairement à des sociétés préindustrielles comme celles qui ont construit les pyramides dans l’Égypte antique, qui a développé une vaste machinerie humaine pour construire ses temples et ses mausolées.

Considérer la croissance en-dehors de son contexte social propre revient à déformer et privatiser le problème. Il est inexact et injuste de forcer les gens à croire qu’ils sont personnellement responsables pour les dangers écologiques du moment car ils consomment et prolifèrent trop volontiers.

Cette privatisation de la crise environnementale, comme les cultes New Age qui se concentrent sur les problèmes personnels plutôt que sur les dislocations sociales a réduit plusieurs mouvements environnementaux à une totale inefficacité et menace de diminuer leur crédibilité auprès du public. Si la «simplicité volontaire» et le recyclage militant sont les principales solutions à la crise environnementale, la crise va certainement perdurer et s’intensifier.

Ironiquement, plusieurs personnes ordinaires et leur famille ne peuvent pas se permettre de vivre «simplement». C’est une initiative exigeante quand on considère le coût de «simples» objets faits mains et le prix exorbitant de la nourriture biologique et des biens «recyclés». De plus, ce que la «fin de production» de la crise environnementale ne peut pas vendre à des «fins de consommation», elle va certainement le vendre aux militaires. General Electric jouit d’une grande renommée non seulement pour ses réfrigérateurs mais aussi pour ses mitraillettes Gatling. Ce côté trouble du problème environnemental – celui de la production militaire – peut seulement être ignoré en développant une naïveté écologique tellement vide d’expression qu’il n’y a de mots pour la décrire.

La préoccupation du public pour l’environnement ne peut être abordée en mettant la faute sur la croissance sans nommer clairement les causes de la croissance. Une explication ne peut pas non plus se limiter à citer le «consumérisme» tout en ignorant le rôle sinistre joué par la rivalité entre producteurs dans la formation des goûts du public et pour guider leur pouvoir d’achat. En dehors des coûts impliqués, la plupart des gens ne veulent très justement pas «vivre simplement». Ils ne veulent pas diminuer leur liberté de voyager ou leur accès à la culture, ni réduire des besoins qui souvent servent à enrichir la personnalité et la sensibilité humaine.

Aussi rébarbatifs que puissent paraître certains slogans de «radicaux» environnementalistes, tel «Retour au pléistocène!» (un slogan du groupe Earth First!), ils ne sont pas moins dégradants et dépersonnalisants que les utopies technocratiques de H.G.Wells du début de ce siècle.

Cela demandera un fort degré de sensibilité et de réflexion – des attributs qui sont encouragés par l’acquisition d’articles tels que les livres, les œuvres d’art et la musique – pour obtenir une compréhension de ce qu’en fin de compte quelqu’un a besoin ou n’a pas besoin pour être une personne vraiment épanouie. Sans de telles personnes en assez grand nombre pour contester la destruction de la planète, le mouvement environnemental sera aussi superficiel dans le futur qu’il est inefficace aujourd’hui.

Ainsi, la question de la croissance peut être utilisée autant pour nous livrer des banalités concernant nos façons de consommer et notre passion technocratique pour les gadgets (je constate que le bouddhisme n’a pas rendu le Japon moins technocratique que les États-Unis) que pour guider la pensée du public vers les questions élémentaires qui amènent clairement l’attention vers les sources sociales de la crise écologique."

L'écologie sociale selon Murray Bookchin :
" Murray Bookchin s'oppose à la vision productiviste d'une intelligence humaine séparée d'une nature qu'elle ne vise qu'à transformer en ressources, conception propre à un humanisme progressiste dans lequel le capitalisme et le capitalisme d'État se rejoignent. Mais il rejette aussi celle, caractéristique de l'écologie profonde, de la résorption dans la nature d’une humanité réduite au statut d'espèce animale parasite, notamment parce que cette perspective ne tient aucun compte de la polarisation interne aux sociétés humaines. Il récuse tout autant celle de l'environnementalisme, qui partage avec les précédentes une approche globalisante, tendant en l'occurrence à faire porter à chaque individu la culpabilité de la crise écologique.
Dans sa vision d'une écologie sociale, même si les facteurs démographiques ou proprement environnementaux entrent en ligne de compte, la clé de la domination et de l'exploitation de la nature se trouve dans les rapports de domination et d'exploitation qui s'exercent à l'intérieur de la société humaine. La cause première de la crise écologique n'est rien d'autre que la logique du « toujours plus », qui est celle du capitalisme.
Selon Murray Bookchin, la séparation de l'esprit humain d'avec la nature est un processus parallèle à la constitution des sociétés hiérarchisées, et ces deux dimensions de nos modes de socialisation imprègnent profondément les mentalités. Pour s'en dégager, il faut étudier les communautés « organiques » et concevoir de nouveaux modes de socialisation inspirés des pratiques anciennes d'entraide, en vue de réconcilier l'humanité avec la nature et de la réinscrire dans le processus naturel de l'évolution. Est en effet postulée une nature humaine : l'homme est la nature prenant conscience d'elle-même ; l'humanité représente l'émergence dans l'évolution, à un niveau jamais atteint auparavant, de la rationalité, de la réflexivité et de l'aide mutuelle.
Ce postulat, irrecevable pour une pensée déconstructionniste, s'inscrit dans une conception d'ensemble qui voit dans la nature elle-même une dynamique tendant vers la liberté par la coopération. En s'appuyant sur une relecture des apports de la biologie qui souligne les phénomènes d'association, d'entraide et de symbiose, et non exclusivement de concurrence et de sélection, elle permet de replacer dans la continuité d'une nature non hiérarchique la perspective d'une société non hiérarchisée, elle-même posée comme le cadre le mieux adapté au développement d'une personnalité singulière dans un tissu communautaire."

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