Les dieux et les hommes, le prince et ses esclaves, l'état et la banque centrale 1/2

Ce texte, en deux parties, est une tentative pour regrouper mes notes d’une conférence et d’une interview de Jean-Claude Werrebrouck (sauf les passages en rouge et deux citations) :
« économiste, ancien professeur à l’Université de Lille 2. D’abord spécialisé sur les questions de développement et d’économie pétrolière, il s’est distingué sur le problème de la nature de la rente pétrolière. Devenu directeur d’IUT il fut intégré à l’équipe fondatrice des Instituts universitaires professionnalisés (IUP). C’est dans ce cadre, en tant qu’acteur mais aussi observateur, qu’il s’est investi dans une réflexion originale sur le fonctionnement de l’État. Depuis quelques années, il utilise sa méthodologie de fonctionnement des États à la compréhension de la présente crise. Il y a consacré plus de 50 articles dans son blog : lacrisedesannees2010.com. »


Une histoire courte des pouvoirs : Les dieux et les hommes, le prince et ses esclaves, l’Etat et la banque centrale, la monnaie-dette

Une dette de vie :

Les dieux sont les premiers préteurs : ils prêtent la vie aux hommes. Ceux-ci se considèrent endettés vis-à-vis des dieux. Pour les remercier il convient de faire des sacrifices (humains, offrandes) qui sont toujours à l’œuvre aujourd’hui (cf la règle d’or). La première dette est une dette de vie. A l’origine donc, le pouvoir politique s’appuie sur un pouvoir encore plus ancien : le religieux. Voici comment le pouvoir des dieux fut « transmis » à une certaine catégorie d’homme -les chefs-, selon un billet de Jean-Claude Werrebrouck :
« Pour nombres d’anthropologues et de sociologues, en particulier, ceux qui approximativement ne sont pas éloignés de la pensée d’un homme comme Marcel Gauchet, l’État est issu de la transformation des religions, elles-mêmes instances d’un extérieur aux diverses humanités. Les religions sont l’universel de l’humanité, et toutes les sociétés pré-modernes sont imprégnées par le religieux. Or ce religieux n’est vraisemblablement pas que le fait de nos structures mentales, mais la condition d’existence du fait social lui-même. Les sociétés primitives comme les nôtres ont besoin d’un extérieur, et ce dernier est pour elles non l’État mais la religion. »
« comment est-on passé des premières formes de religion qui excluent l’apparition du phénomène étatique, aux formes transformées qui vont faire naître l’État ? En d’autres termes comment est-on passé de l’égale dépossession de tous les hommes par rapport au sacré, à une dépossession inégale qui fera naître le pouvoir politique et l’État ? Poser cette question, c’est poser celle des conditions du maintien de la dépossession complète. Dans les sociétés dites primitives, certes il existe toujours un chef. Il existe par conséquent une fonction politique de représentation de la communauté. Sans cette fonction assurée, il n’y aurait, pensent les non-économistes, que des individus incapables de faire société, car incapable d’édicter une règle commune, c’est-à-dire la Loi, vis-à-vis de laquelle chacun obéit et se reconnaît. »
Au temps de la préhistoire, l’homme nomade se déplaçait  après avoir épuisé les ressources de son espace de vie. Y avait-il des escarmouches entre groupes nomades ? Etait-il plus efficace de se déplacer ou d’attaquer le groupe voisin pour se procurer les ressources ?  Certains groupes humains commencèrent à se sédentariser entre -12 000 et -8000 ans av J-C quand ils  découvrirent  qu'ils pouvaient planter des graines et domestiquer des animaux. Rester au même endroit pour faire pousser des céréales leur permit de produire un surplus qui pouvait alors être conservé. Ces « nouveaux sédentaires » furent sûrement attaqué par les « anciens nomades », puis arrivèrent les batailles entre sédentaires quand la ressource manquait. Le vaincu captif devenait esclave.
« Laissez-moi commencer par l’institution de l’esclavage, dont le rôle, je pense, est central. Dans la plupart des époques et des lieux, l’esclavage est vu comme une conséquence de la guerre. Parfois la plupart des esclaves sont réellement des captifs de guerre, parfois ce n’est pas le cas, mais presque invariablement, la guerre est vue comme la fondation et la justification de l’institution. Si vous vous rendez dans une guerre, ce que vous rendez est votre vie; votre conquérant a le droit de vous tuer, et souvent il le fera. S’il choisit de ne pas le faire, vous lui devez littéralement votre vie; une dette conçue comme absolue, infinie, impossible à payer. Il peut en principe exiger ce qu’il veut, et toutes les dettes – les obligations – que vous pourriez avoir vis-à-vis d’autres (vos amis, votre famille, les anciennes allégeances politiques), ou que d’autres ont vis-à-vis de vous, sont vues comme absolument nulles. Votre dette vis-à-vis de votre propriétaire est tout ce qui existe désormais. » « Dette : les 5000 premières années », David Graeber, traduction artisanale : Hocus (mise à jour le 29 février 2012)
Voilà encore une dette de vie.

Monnaies locales :

Dans une communauté holistique (un village, une tribu auto-suffisante) dite primitive il n’y a pas d’échange marchand. Tout le monde se connait, il y a donc une confiance « naturelle » entre les membres et les échanges se font au fur et à mesure du temps gravé dans les mémoires des uns et des autres : « tu as besoin de trois cochons je te les donne, plus tard j'aurais besoin de 10 poules tu me les donneras. ». Dans cette configuration il n’y a pas de troc les termes de l’échange sont décalés dans le temps. De ces situations, naîtront les monnaies locales servant uniquement à l'échange, limitées dans le temps et jamais réserves de valeur.
 

Monnaie-marchandise :

La fable économique nous présente la monnaie comme substitut du troc, outil d’échange qui naît spontanément des rapports d 'échanges sans prendre en compte les pouvoirs. Pourtant historiquement c’est en premier un objet politique central inventé par le prince et non un fait économique périphérique.

La première banque centrale du monde était une mine d’or où travaillaient des esclaves pour le compte d’un prince souverain au pouvoir. La monnaie métallique fut inventé par le prince.
Celui-ci en échange d’une protection réclame le surplus que ses sujets produisent. Pour défendre ou attaquer le chef a besoin de soldats. Dans une société ou l’échange marchand est rare les premières pièces de monnaie servent aux princes prédateurs à louer/payer les soldats/mercenaires. Ils font la guerre en échange de pièces de monnaie. Puis comme dirait Marx ils reproduisent leur force de travail en échangeant ces pièces contre du blé, de la nourriture, des vêtements, ils payent les commerçants et les producteurs. Ceux-ci, endettés auprès du prince (la protection) redonnent ces pièces au prince sous forme d’impôt. Ainsi émergèrent les monnaies métalliques.

Dans les premiers temps de l’humanité la banque centrale (la mine d’or) et le trésor public (les services fiscaux du prince) sont la même chose, une seule entité.

La monnaie moderne est le support choisi par le pouvoir politique pour régler la partie de la dette des sujets appelée impôt. Nous voyons là que le pouvoir politique est prédateur et violent, que battre monnaie est un attribut de la souveraineté, le fait du prince. Le cours légal de la monnaie est donné par le prince. Cette monnaie porte en elle toute la violence du pouvoir.
Au début les esclaves avaient une dette illimitée envers le prince, car dette de vie puis la dette s'est faite impôt donc dette limitée.
 

La loi d’airain de la monnaie :

Cette forme de monnaie, métallique, en plus de servir à l’échange est réserve de valeur. Elle est donc thésauriser, c’est un instrument conservateur de richesse. Elle est enjeu de pouvoir, le monopole sur la création de cette monnaie est un monopole sur la richesse.

Quand une monnaie est épargnée, une partie du stock est donc supprimé de la circulation, cela devient un frein aux échanges, à la circulation des marchandises, cela a donc un effet récessif. La monnaie se faisant trop rare le prince va donc régulièrement diminuer la quantité de métal précieux dans les pièces de monnaie (la dilution). il triche pour augmenter sa richesse ou tout du moins la conserver. Ceci développe l’inflation, il en profite alors pour augmenter les impôts. Mais la limite est à l’international, la limite ce sont les autres princes, car la monnaie va alors se dévaluer vis-à-vis des autres monnaies.
 

« il est de l’intérêt du loup que les moutons soit gras » :

Voilà la logique de l’aventure étatique: le loup devient un éleveur de moutons. Les sujets peuvent en avoir assez d’un prince qui trafique la monnaie. Le prince est obligé de limiter sa prédation, de partager le pouvoir, il ne peut plus diluer la monnaie (Philippe le bel). L’impôt n’est pas consenti c’est une contrainte, une violence. L’état fondamentalement prédateur, est obligé de partager le pouvoir, la fin ultime c’est qu’il ne peut plus tronquer la monnaie.
Du point de vue du politique, le prince/prédateur a toujours besoin de ressources pour faire la guerre, car il est en concurrence avec d’autres princes. Le prince brutal se rend compte qu’il peut optimiser sa prédation s’il s’allie à ceux qui fabriquent de la richesse, à l’époque les futurs capitalistes. Le prince a plutôt intérêt à libérer ses sujets pour qu’ils fassent du commerce et produisent de la richesse (mercantilisme, Louis XIV) que le prince peut alors récupérer.
« le prince, dont la puissance repose sur l’or et sa collecte par l’impôt, doit s’appuyer sur la classe des marchands et favoriser l’essor industriel et commercial de la Nation afin qu’un excédent commercial permette l’entrée des métaux précieux »
Autrement dit il faut commencer à distribuer des droits de propriété aux sujets, ces droits permettant de créer de activités économiques. L’affaissement du pouvoir politique et de la violence du prince s’accompagne en occident de la montée de l’état de droit. Ceux qui fabriquent la richesse, alliés, plus ou moins amis du prince vont se faire de plus en plus exigeant et réclameront un jour, le pouvoir. Le prince disparaît au profit de la démocratie qui est simplement un changement de prédateur.

Aujourd’hui nous votons l’impôt, nous votons en fait notre aliénation (caricature). Les libertariens disent que la démocratie c’est la possibilité à chacun de voler tout le monde avec une loi. La violence du prince se retrouve dans la violence de la loi. Toute loi déplace du bien-être d’un groupe social à un autre.
 

Banques centrales – institutions politiques centrales :

Comme évoqué précédemment, dans les premiers temps de l’humanité la banque centrale (la mine d’or) et le trésor public (les services fiscaux du prince) sont d’un seul bloc. L’histoire du monde c’est aussi la séparation progressive de cet agrégat en deux parties soit, l’affaissement progressif de la violence du pouvoir politique étatique.

Le pouvoir de battre monnaie va progressivement s’éloigner du prince. A l’origine, l’état était créancier. Son pouvoir s’affaiblissant, certaines personnes de la société reprennent, au fur et à mesure, certaine des ses attributions et deviennent eux-mêmes créanciers, ce seront les banquiers. Les banquiers deviennent solides, l’état de droit garantie leur activité (législation). ils vont alors émettre eux-mêmes de la monnaie. Le métal va, de plus en plus, rester dans les banques au profit de signes monétaires (écrits papiers) qui le représentent. C’est la naissance de la monnaie fiduciaire (de confiance). Les moutons sont donc devenu tellement gras qu’ils mordent le loup et deviennent son créancier, ainsi naît la dette publique.
 
L’histoire des quatre siècles passés c’est l’émergence de banques centrales physiquement séparées du pouvoir politique et gérant le système bancaire, celui-ci émettant la monnaie (les crédits font les dépôts).

La première banque centrale naît en Grande-Bretagne en 1694. Ensuite est crée la Banque de France (BdF) sous Napoléon. La version anglaise de la banque centrale n’est pas comparable avec la version française. En Angleterre, le banquier doit être loin de l’état qui alors ne peut pas mettre la main dessus facilement. Dès le début, la banque centrale (bc) est conçue séparée du pouvoir politique (suite à la révolution politique en Angleterre). En effet c’est donner trop de pouvoir au prince qu’il s’arroge le droit d’émettre la monnaie . Dans une société qui devient libéral, qui respecte de plus en plus les contrats, on se méfie du prince trafiquant. La naissance de la bc anglaise est un affaissement du pouvoir du despote obligé de courber l’échine. Quand le despote cherche à s’endetter pour financer la guerre, notamment contre Napoléon, le trésor britannique émet de titres gérés par la bc anglaise. Le parlement contrôle le remboursement de la dette publique et le recouvrement de l’impôt. Mais c’est finalement ce système de gestion et de mise sur le marché de la dette publique qui permettra de vaincre la France.

Tel n’est pas le cas de la BdF. Napoléon est l’enfant de la révolution qui elle-même est fille de la dette publique. Bien que la BdF soit privée, Napoléon cherche à la garder sous sa coupe. Napoléon s’en sort, car il gère les finances sérieusement mais surtout, car c’est un prédateur. La guerre c’est le pillage des nations colonisées. Le concurrent britannique est déjà dans un autre monde celui des marchands. Napoléon préfère encore l’autorité. 
 
Au fur et à mesure du temps une norme s’est mise en place : l’état mettant la main dans la banque centrale n’est plus acceptable et ceci est considéré comme inflationniste. L’inflation est un autre genre de dilution. Cependant si un état est très endetté, l’inflation permet de rogner la dette doucement. Les financiers ne veulent pas d’inflation, car elle dévaloriserait leurs titres, c’est d’ailleurs l’objectif des banques centrales de lutter contre l’inflation. Aujourd’hui, le pouvoir monétaire a complètement basculé dans les mains du privé. Au cours des siècles petit à petit, une nouvelle violence est apparue celle de la finance.

A l’origine le préteur ultime c’étaient les dieux, aujourd’hui la bc est le préteur en dernier ressort. L’indépendance des banques centrales est le stade suprême du démantèlement du politique. L’euro monnaie unique est l’aboutissement ultime, car monnaie complètement séparée du souverain.


La suite tout de suite…


























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