L'erreur fatale qui pourrait condamner le projet européen

L'erreur fatale qui pourrait condamner le projet européen par Matthew C Klein | 17/09/2014


source : The fatal flaw that could doom the European project


Il y a eu beaucoup de tentatives avortées pour unifier le continent européen par la force.

Récemment, les politiciens ont essayé de le faire pacifiquement, avec un succès limité. L'Union européenne dispose d'une bureaucratie complexe et d'un parlement élu qui ensemble, supervisent tout, des noms de fromages aux affaires étrangères. La majorité de l'Union Européenne partage une monnaie et une politique monétaire, ainsi qu'une autorité bancaire commune.

Mais ces institutions supranationales sont de plus en plus impopulaires au sein des Européens. Une nouvelle étude présentée par Luigi Guiso, Paola Sapienza et Zingales Luigi, lors du colloque semestriel de la «Brookings Institution » sur l'activité économique, suggère que la stratégie habituelle pour promouvoir l'intégration a abouti à une impasse. Au lieu de «plus d'Europe», la tendance dans un avenir proche pourrait être la renaissance du nationalisme.

Rappelez vous de la vieille boutade de Jean Monnet : l'Europe "sera forgée dans les crises". Il s'attendait à ce que les États-nations se rapprochent inévitablement alors que les défis internationaux, économiques et autres, devenaient pour un pays tout seul de plus en plus difficile à gérer. L'émergence de nouvelles institutions pan-européennes était également censée favoriser une intégration plus poussée:

"Le point de vue fonctionnaliste, avancé par Jean Monnet, suppose que le déplacement de certaines fonctions politiques au niveau supranational va créer une pression pour une plus grande intégration, à la fois par des boucles de rétroaction positive (comme les électeurs se rendent compte des avantages de l'intégration de certaines fonctions ils veulent alors plus d'intégration) et négatives (l'intégration partielle entraîne des incohérences qui forcent une intégration plus grande). Du point de vue fonctionnaliste, l'intégration est le résultat d'un processus démocratique, mais aussi le produit de l'effort d'une élite éclairée.
[...]
Au moins certains pères fondateurs de l'Europe semblent avoir conçu le mécanisme en sachant que ces incohérences conduiraient à des crises. Ces crises ont été considéré comme des occasions pour forcer une plus grande intégration que les électeurs n'auraient pas favorisé autrement. Romano Prodi, l'un de ces pères fondateurs, a déclaré un jour : "Je suis sûr que l'euro va nous obliger à introduire un nouveau jeu d'instruments de politique économique. C'est politiquement impossible de proposer cela maintenant. Mais un jour il y aura une crise et de nouveaux instruments seront créés. "
Il y a deux problèmes fondamentaux dans cette stratégie.

Tout d'abord, elle est antidémocratique. Si les gens voulaient une intégration totale, il n'y aurait pas besoin d'inciter les hommes politiques et les électeurs à accepter une union sans cesse plus étroite en créant de nouvelles crises. La stratégie de Monnet s'appuie en effet sur la tromperie. Même si le plan «fonctionne», il le fait au détriment d'une légitimité de long terme.

Deuxièmement, la stratégie repose sur l'hypothèse que les réponses paneuropéennes rendent les choses meilleures plutôt que pire. Si les institutions supra-nationales ont été perçu comme aggravant les problèmes qu'elles étaient censées résoudre, ou si les nouvelles «incohérences» ont fini par être plus douloureuses que les anciennes, le soutien à l'unité européenne aura finalement eu tendance à s'éroder plutôt qu'à grandir.

En fait, les rapports Brookings renseignent que le soutien à l' «Europe» a atteint un sommet au début des années 1990. Après être resté stable du milieu des années 1990 jusqu'au début des années 2000, le soutien à l'UE s'est retrouvé sur une trajectoire à la baisse marquée, depuis l'élargissement à l'Est en 2004. Aujourd'hui, moins de la moitié des citoyens de 15 pays de l'UE pensent que l'adhésion à l'UE est bonne pour leur pays:




Le côté positif dans tout cela c'est que les Européens semblent toujours aimer l'idée d'Europe. À l'exception notable de l'Italie, de fortes majorités dans chacun des pays de la zone euro veulent garder la monnaie unique. (En revanche, des pays comme le Danemark, la Suède et le Royaume-Uni, qui sont dans l'UE-15, mais pas dans la zone euro, sont devenus nettement moins intéressés à joindre l'euro depuis 2008). La confiance dans les institutions européennes comparativement aux gouvernements nationaux a également bien résisté pendant la crise de l'euro.

Cependant, le niveau de confiance dans les gouvernements nationaux, la Commission Européenne et la Banque Centrale Européenne est en chute libre, en particulier parmi les jeunes Européens. C'est de mauvaise augure pour le succès à long terme de la stratégie de Monnet (nous soulignons) :
Aujourd'hui, une majorité d'Européens pensent que l'UE va dans la mauvaise direction. Ils ne veulent pas aller plus loin, mais dans l'ensemble ils ne veulent pas retourner en arrière non plus, Tous les pays (sauf l'Italie) ont une majorité pro Euro ... La tentative de relancer la réaction en chaîne a laissé le continent bloqué dans un impasse politique: en dépit des conditions actuelles désagréables, il n'y a pas le désir d'aller de l'avant, et en même temps il y a trop de peur à retourner en arrière.
En dépit de l'appui restreint dans certains pays, l'intégration européenne a progressé et, est devenu quasiment irréversible. Jusqu'à présent, la stratégie a fonctionné au risque de compromettre la pérennité du projet. Le mot clé est «quasiment». L'Europe et l'euro ne sont pas irréversibles, ils sont tout simplement très coûteux à abandonner.
Tant que le désaccord politique n'était pas assez grand, la théorie de la réaction en chaîne de Monnet a livré le résultat souhaité, quoique d'une manière anti-démocratique. Cependant, le risque d'un retournement spectaculaire, est réel. Le projet européen pourrait probablement survivre à la sortie du Royaume-Uni, mais il ne survivrait pas à la sortie d'un pays de la zone euro, surtout si cette sortie n'est pas si couteuse comme tout le monde s'y attend.

Le risque est que l'effondrement de l'euro pourrait aussi apporter l'effondrement de nombreuses institutions européennes, comme la libre circulation des capitaux, des personnes et des biens. En d'autres termes, comme toutes les réactions en chaîne, celle de Monnet a un coût caché: le risque d'un effondrement.
Ceux qui s'intéressent aux données détaillées du document devraient tout lire, mais nous voulons mettre l'accent sur le débat qui a eu lieu après que ce document ai été présenté. Malheureusement, nous ne pouvons pas vous dire qui a dit quoi, à cause de la règle de la « Chatham House », mais on notera que plusieurs anciens banquiers centraux européens ont été des participants actifs à la discussion.

Une des opinions, qui a été exprimé avec le plus de vigueur par un gouverneur de banque centrale nationale à la retraite, était que la stratégie de Monnet était fondamentalement saine, mais qu'elle avait été court-circuité par un «acteur imprévu» - la BCE. Si le prêteur en dernier ressort n'était pas intervenu à des moments cruciaux pour atténuer les crises, en particulier l'été de 2012, il est possible que les politiciens se seraient sentis obligés de faire les réformes nécessaires, comme celle d'une union fiscale plus profonde et d'un système européen de résolution bancaire [système chargé de résoudre les difficultés des banques en cas de crise].

Nous sommes d'accord avec cet argument, qui est une variante de l'argument avancé par la Banque des règlements internationaux dans son rapport annuel de 2013. Et comme cet interview de 2013 de l'ancien patron de la Banque centrale de Chypre, Athanasios Orphanides, le démontre, les dirigeants élus de
l'Europe ont fait beaucoup d'erreurs. Même ainsi, nous ne pouvons pas nous empêcher d'être frappé par les similitudes de cette position avec une idée inventée par Lénine (c'est nous qui soulignons):
"L'éclaireur croit au développement social, parce qu'il ne voit pas ses contradictions internes. Le populiste craint le cours actuel du développement social, parce qu'il est déjà conscient de ses contradictions. Le "disciple" croit au cours actuel du développement social, parce qu'il voit comme seul gage d'un avenir meilleur, le développement complet de ses contradictions.
Par conséquent, le première et le dernière s'efforcent de soutenir, accélérer, faciliter le développement de cette voie, de supprimer tous les obstacles qui entravent et retardent ce développement. Le populiste, au contraire, s'attache à retarder et à stopper cette évolution, a peur de la suppression de certains obstacles au développement du capitalisme. L'éclaireur et le disciple se distinguent par ce qu'on pourrait appeler un optimisme historique: plus les choses vont vite et loin, le mieux cela sera."
En d'autres termes, les choses ne vont pas s'améliorer, elles doivent en premier devenir bien pire. En suivant cette logique, l'objectif du fédéraliste révolutionnaire européen est de "renforcer les contradictions" jusqu'à ce que le prolétariat renverse les capitalistes, les politiciens répondent en augmentant l'intégration européenne.

Nous avons entendu des contre-arguments convaincants à cette opinion. Un participant a déclaré que, loin de favoriser l'intégration européenne et la réforme, la mise en œuvre de la stratégie léniniste mènerait à la prise de contrôle de l'Europe par les partisans de Marine Le Pen, de Beppe Grillo, et de « Aube dorée » [parti grec d'extrême-droite], tout en encourageant les mouvements séparatistes catalans et flamands. Plutôt que de poursuivre l'intégration, ces dirigeants réduiraient en lambeau la monnaie unique et la zone de libre-échange.

Le parti nazi est devenu un mouvement populaire après que les Allemands aient été contraint de supporter des années de politiques déflationnistes du chancelier Bruening. Que ce serait-il passé si Mario Draghi ne s'était pas engagé à faire «tout ce qu'il faut» pour sauver l'euro il y a deux ans?

La discussion s'est terminée avec une pensée particulièrement sombre d'un autre ancien gouverneur de la banque centrale européenne. Selon lui, la monnaie unique est vouée à l'échec.

Les maigres efforts de la BCE ont été jusqu'ici juste au dessus du minimum nécessaire pour éviter une complète catastrophe. La vue d'ensemble est celle d'un continent qui, au mieux, n'a pas eu de croissance économique depuis près de sept ans. Voici quelques éléments de contexte utiles venant de Goldman:


Les différences de langue, de culture et d'histoire entre les États ont empêché et continueront d'empêcher les politiciens de faire les compromis nécessaires quant à la politique fiscale et réglementaire pour créer une zone monétaire viable.

Après tout, il y a une possibilité très réelle pour que l'Ecosse choisisse de quitter la beaucoup plus petite - et totalement intégré - zone sterling en raison des différences politiques et culturelles avec le reste du Royaume-Uni. Il serait arrogant de penser que des nations aussi diverses que l'Italie, l'Allemagne et la France sacrifieront encore leur souveraineté nationale dans l'intérêt de la réalisation du projet européen, plutôt que de tout rejeter.

Si la croissance ne revient pas, les citoyens de ces pays peuvent finalement arriver à la conclusion (raisonnable) que détruire la monnaie unique serait moins mauvais que de se tirer d'affaire pour toujours. Même maintenant, seule une minorité d'Italiens soutiennent le maintien de l'euro, alors que les sondages montrent Marine Le Pen gagner une élection au second tour contre François Hollande. Il semble bien que la vision de Monnet soit destiné à l'échec.

[Maj 7/10/2014] Martin Anota a résumé le papier de Luigi Guiso, Paola Sapienza et Zingales Luigi : L’Europe et la réaction en chaîne de Monnet

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