Oubliez l'anthropocène: Nous entrons dans l'ère synthétique

Oubliez l'anthropocène: Nous entrons dans l'ère synthétique

de Christopher Preston, professeur de philosophie à l'Université du Montana, États-Unis.
Son livre le plus récent est "The Synthetic Age : Outdesigning Evolution, Resurrecting Species, and Reengineering Our World" (2018).

Traduction rapide via DeepL de "Forget the Anthropocene: we’ve entered the synthetic age", Aeon, May 6, 2019.

Un fait de notre époque est de plus en plus connu. Quelle que soit la distance que vous parcourez, quelle que soit la direction dans laquelle vous vous dirigez, il n'y a aucun endroit sur Terre sans traces de l'activité humaine. Les signatures chimiques et biologiques de notre espèce sont partout. Transportées autour du globe par les vents atmosphériques violents, les courants océaniques incessants et les vastes soutes de millions de véhicules alimentés aux combustibles fossiles, aucun endroit sur Terre n'est à l'abri de l'empreinte de l'humanité. La nature vierge a définitivement disparu.

Les algorithmes, c'est quoi ? C'est quoi le problème ?

« Nicolas Martin : (...) Nous parlons d’algorithmes avec Cathy O’Neil qui est ici avec nous, qui est mathématicienne, data scientist et militante, auteure de Algorithmes, la bombe à retardement aux éditions des Arènes, qui nous fait le plaisir d’être avec nous aujourd’hui. C’est Marguerite Capelle qui assure la traduction tout au long de cette heure.

On va en venir à ces algorithmes et surtout essayer de comprendre exactement comment s’organisent ces biais autour des algorithmes et comment finalement les mathématiques, qui sont censées être le langage le plus pur et le plus neutre de description du réel peuvent devenir faussées. Vous écrivez, Cathy O’Neil, dans votre livre : « On nous classe avec des formules secrètes que nous ne comprenons pas et qui n’offrent pas souvent des systèmes de recours ». La question se pose donc : et si les algorithmes étaient faux ? Comment est-ce qu’on peut qualifier un algorithme de faux ?


Cathy O'Neil traduite par Marguerite Capelle : Avant de donner un exemple d’algorithme faux, ce qui est assez facile à faire, je vais expliquer ce que c’est qu’un algorithme avec un exemple très simple que tout le monde peut comprendre.


Ce que je dis, en fait, c’est qu’on utilise tous des algorithmes au quotidien. Les algorithmes sont une manière d’utiliser des tendances historiques pour prédire ce qui va se passer et la seule chose dont vous avez besoin ce sont des données historiques ; ça peut être simplement des souvenirs dans votre tête, se souvenir de comment les choses ont pu fonctionner par le passé et essayer de prédire ce qui fait que quelque chose fonctionne. Quelque chose qui a conduit à une réussite dans le passé a des chances de produire une nouvelle réussite dans le futur. Par exemple alimenter les enfants. Moi, quand je cuisine pour ma famille, j’ai beaucoup de souvenirs sur ce que mes enfants aiment manger, ce qu’ils veulent bien manger, à quel point est-ce qu’ils apprécient. J’ai aussi, évidemment, les ingrédients dont le dispose. Une autre donnée c’est le temps dont je dispose. Tout ça ce sont des données. À partir des tendances historiques, des souvenirs que je peux avoir sur ces questions-là, je décide quoi cuisiner. Je cuisine et ensuite nous mangeons en famille et là c’est moi qui définis – et c’est ça qui est important – si c’était une réussite ou pas. Pour moi, c’est réussi si mes enfants ont mangé des légumes ; ils n’en ont peut-être pas mangé assez, mais ils ont mangé des légumes. Donc en fait, là c’est moi qui décide en fonction de mes propres priorités que je projette sur ma famille ; c’est moi qui décide ce qui est important. Ce n’est pas une vérité mathématique, ce n’est pas objectif, c’est mon opinion que j’inclus, que je projette dans cet algorithme. J’appelle ça un algorithme parce que ce n’est pas quelque chose que je fais une fois, c’est quelque chose que je fais au quotidien, donc je mets à jour mon algorithme à partir des nouvelles informations dont je dispose et je l’optimise pour réussir au mieux le menu que je propose à ma famille, ce qui a pu rater par le passé ou ce qui a pu réussir.


Évidemment, pour mon plus jeune fils qui a dix ans et qui adore le Nutella, un repas extrêmement réussi, si c’était lui qui était responsable de l’évaluer, le critère serait est-ce que j’ai mangé ou pas du Nutella ? Donc si ça c’était la définition de l’objectif atteint qu’on retenait pour notre algorithme, on aurait un résultat complètement différent qui ressemblerait plus à nos petits déjeuners d'ailleurs, où il y a beaucoup de Nutella.


Pour revenir à ce que je voulais dire, le premier point c’est que c’est une opinion, la mienne ou celle de mon fils, mais en tout cas c’est un point de vue et c’est toujours vrai : quel que soit l’algorithme, la personne qui le développe, qui construit cet algorithme, décide de ce que va être le critère de réussite ou pas. Et ce n’est jamais objectif, c’est ce qui lui profite à elle.


Et le deuxième point c’est que la raison pour laquelle c’est moi qui décide et pas mon fils c’est que c’est moi qui ai le pouvoir et donc ça aussi c’est systématique. Ce sont les gens qui ont le pouvoir qui décident ce qui est un objectif atteint, un algorithme qui obtient un succès. Et nous, les gens qui sommes partie prenante du système, qui sommes les cibles du système, nous espérons simplement que leur définition de la réussite nous conviendra aussi et souvent ce n’est pas le cas. »
 Cathy O'Neil : pour une éthique des algorithmes, France Culture, 31 déc 2018 (transcription de l'APRIL)
"La mathématicienne, informaticienne et activiste Cathy O'Neil est notre toute dernière invitée de l'année.
Quel est son parcours et d’où lui est venue sa passion pour les mathématiques ? Pourquoi appelle-t-elle les algorithmes des “armes de destruction mathématiques” ? Comment ces nouveaux pouvoirs algorithmiques transforment-ils les pratiques professionnelles de la société ?
Quoi de plus neutre qu'un ordinateur ? Quoi de plus a priori objectif qu'une suite de calculs, qu'une série d'opérations mathématiques ? Quoi de plus éloigné d'une opinion finalement qu'un algorithme ? Et bien tout justement. Parce qu'ils sont programmés par des humains qui sont eux perclus de biais, parce qu'ils tentent d'objectiver des réalités qui sont plus complexes que ce que peut décrire une seule suite mathématique, parce qu'enfin derrière chaque algorithme il y a une intention et qu'une intention n'est pas neutre. Pour notre invitée du jour, les algorithmes sont devenus des weapons of math destruction, des armes de destruction mathématique. "

Son livre : Algorithmes, la bombe à retardement  De Cathy O'Neil, Les Arènes, 2018

" Qui choisit votre université ? Qui vous accorde un crédit, une assurance, et sélectionne vos professeurs ? Qui influence votre vote aux élections ? Ce sont des formules mathématiques.
Ancienne analyste à Wall Street devenue une figure majeure de la lutte contre les dérives des algorithmes, Cathy O’Neil dévoile ces « armes de destruction mathématiques » qui se développent grâce à l’ultra-connexion et leur puissance de calcul exponentielle. Brillante mathématicienne, elle explique avec une simplicité percutante comment les algorithmes font le jeu du profit.
Cet ouvrage fait le tour du monde depuis sa parution. Il explore des domaines aussi variés que l’emploi, l’éduca­tion, la politique, nos habitudes de consommation. Nous ne pouvons plus ignorer les dérives croissantes d’une industrie des données qui favorise les inégalités et conti­nue d’échapper à tout contrôle. Voulons-nous que ces formules mathématiques décident à notre place ? C’est un débat essentiel, au cœur de la démocratie. "

« La planète ne rend pas les coups au hasard » et « le refoulement du distributif »

Matière à réflexion :
« Les inégalités socioécologiques sont appelées à se renforcer à l’avenir. Un type de scénario général se dessine en régime capitaliste au sein d’écosystèmes mondiaux de plus en plus hostiles. Globalement, en empêchant l’expansion de la production matérielle mondiale de continuer indéfiniment dans le futur, les limites et les mutations de notre planète vont transformer prochainement la poursuite effrénée de la croissance – un jeu historiquement à somme positive – en un jeu à somme nulle, ou pire, négative. Une telle perspective est en effet inévitable en l’absence d’un découplage absolu entre la production de valeur et l’utilisation de ressources matérielles (en particulier d’énergie fossile) ou d’une modification profonde des motivations économiques et politiques des classes capitalistes dominantes.

Sans cela, la poursuite de l’accumulation en présence d’un surplus matériel en contraction aura des conséquences délétères pour l’ordre géopolitique et macroéconomique mondial, ainsi que pour les équilibres sociopolitiques nationaux, elle ne fera qu’attiser les inégalités et les conflits distributifs entre nations et entre classes sociales.


Nous entrons dans une ère où, face aux limites de la planète et à sa rébellion croissante, le système capitaliste confronté au renforcement simultané de ses autres contradictions structurelles (suraccumulation du capital, crise sociale, surendettement privé et public, accentuation des rivalités intercapitalistes…) va être rattrapé par ses tendances prédatrices et autodestructrices. Une telle perspective signifie la poursuite des pires désastres pour le monde du vivant dans son ensemble.
»

Le refoulement du distributif, Laurent Mermet, 26 nov 2018
Dans cet extrait, Laurent Mermet montre en quoi le refoulement du distributif, où l'on raisonne comme si l'humanité était un acteur constitué et unitaire, et où l'on élude la question des gagnants et des perdants des crises et mutations, débouche sur d'importants points aveugles lorsqu'il s'agit de penser l'action collective face à l'urgence écologique :

Commentaires sous la vidéo

Florian :
« Je trouve pour le moins surprenant de la part d'un militant, de placer le terme "distributif" dans le seul champ géostratégique, alors que de toute évidence c'est dans le plan social que la question de la distribution des ressources se comprend.  La question "comment se défendre ? Qui sommes -nous ?" N'est même pas invitée à se situer dans le social "colonisteur/indigène", "urbains/ruraux", "élite/paysannerie", alors que de toute évidence c'est la seule voie solide de réflexion pour entamer le problème distributif. Pourquoi cette lacune ? »

Laurent Mermet :
« Bonjour, merci pour votre commentaire, mais je ne retrouve pas le second que youtube m'a pourtant permis de lire via ma messagerie mail. Peut-être ne l'avez vous pas publié? Je le résume : c'est le mode de vie des riches qui détruit la planète; la lutte distributive doit donc se terminer par le fait que les pauvres aient le dernier mot; le conflit n'est donc pas géostratégique mais social puisque dans chaque pays il y a des pauvres et des riches qui n'ont pas d'intérêts communs. Je réponds ici aux deux car ils forment un ensemble.

Ma non prise en compte des clivages que vous mentionnez ("élite-paysannerie" par ex) ne résulte pas d'une lacune, mais de deux différences fondamentales de point de vue entre nous. Votre perspective est centrée sur et structurée par la priorité donnée à la réduction des inégalités (et la question écologique est vue uniquement sous ce prisme); et elle s'appuie sur un raisonnement entièrement normatif (sur ce qui doit être moralement). La mienne est centrée sur et structurée par la question écologique (par l'état où nous mettons les écosystèmes); et elle s'appuie sur un raisonnement stratégique (qui donne une place pas exclusive mais importante au réalisme dans la considération des actions pratiques et des rapports de force actuels et futurs).

Il est donc logique que vous ne voyiez absolument pas la contribution très importante des pauvres à la destruction de l'environnement; qu'il vous paraisse impensable que dans certaines communautés ou certains peuples les riches et les pauvres soient en synergie parce que cela leur permet de déployer face aux autres des stratégies plus efficaces et donc mutuellement profitables pour les différentes classes sociales. (Je pense ici entre maints exemples aux travaux de Romain Taravella qui ont montré comment les éleveurs-colons riches et pauvres collaborent efficacement dans la destruction de la forêt amazonienne, et les avantages mutuels qu'ils y trouvent.) De même que l'idée que les ressources iront à ceux qui se seront construit les stratégies et alliances pour y accéder, plutôt qu'à ceux auxquels vous estimez qu'elles devraient revenir de droit doit vous être insupportable.

Pour ma part, j'envisage calmement les multiples façons dont toutes les classes sociales de tous les pays participent, à des degrés divers, à la destruction de l'environnement. Dans la recherche de stratégies pour inverser la destruction, je suis prêt à envisager aussi celles qui ne comportent pas comme préalable prioritaire un programme de réduction des inégalités, parce que ce qui m'importe prioritairement, c'est la résolution des problèmes écologiques. Et enfin, quelle que soit la manière dont se structureront les entités luttant pour les ressources, ce qui m'importent c'est qu'elles n'en restent pas simplement à une lutte d'appropriation, mais aussi à une lutte pour préserver les infrastructures écologiques qui les sous-tendent contre les pressions extrêmes qui risquent de s'exercer. »

Internet et surveillance, citations de la semaine

Internet et surveillance, les citations de la semaine sélectionnées par Khrys :

« La semaine dernière, le visage de Dong Mingzhu, la présidente d’un important fabricant de climatiseurs en Chine, a été exposé sur un écran géant à Ningbo, une grande ville portuaire de la province du Zhejiang, dans l’est de la Chine, pour lui faire honte publiquement pour avoir enfreint une loi routière. Le Zhejiang est l’une des provinces qui a déployé l’an dernier une technologie de reconnaissance faciale pour humilier les citoyens qui déambulent en mettant leurs photos sur d’immenses écrans LED. Mais les caméras n’ont pas attrapé Mingzhu en train de traverser illégalement – elles ont identifié une photo d’elle sur une publicité de bus »
 (...)
« Ce ne sont là que quelques-uns des moyens ingénieux par lesquels la police de la sûreté de l’Etat – mieux connue sous le nom de Stasi – espionna des individus entre 1950 et 1990, dont beaucoup sont maintenant exposés au musée de la Stasi à Berlin.
À l’heure actuelle, la police allemande – à l’instar de nombreuses forces de l’ordre – souhaite non seulement avoir accès à des données téléphoniques, mais également à des informations recueillies par des assistants numériques tels que Google Home et Amazon Echo.
»
 (...)
« Nous sommes entourés de caméras de surveillance qui nous enregistrent à chaque tournant. Mais la plupart du temps, lorsque ces caméras nous observent, personne ne regarde ce que ces caméras observent ou enregistrent parce que personne ne va payer une armée de gardes de sécurité pour une tâche aussi monotone et qui prendrait autant de temps.
Mais imaginez que toutes ces vidéos soient regardées – que des millions d’agents de sécurité les surveillent 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Imaginez cette armée composée de gardes qui n’ont pas besoin d’être payés, qui ne s’ennuient jamais, qui ne dorment jamais, qui ne manquent jamais un détail, et qui se souviennent de tout ce qu’ils ont vu. Une telle armée d’observateurs pourrait scruter chaque personne qu’ils voient, à la recherche de signes d’un comportement « suspect ». Avec un temps et une attention illimités, ils pourraient aussi enregistrer des détails sur toutes les personnes qu’ils voient – leurs vêtements, leurs expressions et leurs émotions, leur langage corporel, les gens avec qui ils sont et comment ils se rapportent à eux, et toutes leurs activités et leurs mouvements.
Ce scénario peut sembler tiré par les cheveux, mais c’est un monde qui pourrait bientôt arriver. Les gardes ne seront pas humains, bien sûr – ce seront des agents de l’IA.
»
(...)
« L’infrastructure de la surveillance de masse est trop complexe et l’oligopole technologique trop puissant pour qu’il soit utile de parler de consentement individuel. Même les experts n’ont pas une vue d’ensemble de l’économie de la surveillance, en partie parce que ses bénéficiaires sont secrets, et en partie parce que tout le système est en mutation. Dire aux gens qu’ils sont propriétaires de leurs données et qu’ils devraient décider quoi en faire n’est qu’un autre moyen de les priver de leur pouvoir.
Notre discours sur la protection de la vie privée doit être élargi pour aborder les questions fondamentales sur le rôle de l’automatisation : Dans quelle mesure le fait de vivre dans un monde saturé de surveillance est-il compatible avec le pluralisme et la démocratie ? Quelles sont les conséquences de l’éducation d’une génération d’enfants dont chaque action alimente une base de données d’entreprise ? Que signifie être manipulé dès le plus jeune âge par des algorithmes d’apprentissage automatique qui apprennent de manière adaptative à façonner notre comportement ?
»

Emissions mondiales de gaz à effet de serre

  1. émissions de CO2 par pays en 2017
  2. quel pourcentage d'émissions a été créé au cours de votre vie depuis la révolution industrielle ?
source : https://www.visualcapitalist.com/all-the-worlds-carbon-emissions-in-one-chart/

Emissions de gaz à effet de serre : historique

Nous n'avons jamais autant parlé de changement climatique et nous n'avons jamais autant émis de gaz à effet de serre que ces dix dernières années, cherchons l'erreur...

Total des émissions mondiales de combustibles fossiles CO₂ depuis 1751 : le graphique montre 4 périodes où  pour chacune d'entre elle, 400 milliards de tonnes de CO₂ ont été rejetées dans l'atmosphère :



Zapping ultime

Mr Mondialisation avec l'autorisation de Zap Télé, a regardé et trié une année entière de zapping (2017-2018) pour en tirer une histoire du monde moderne...



Le monde en vrac et en images

Jean Rostand (1894-1977) écrivain, moraliste, biologiste, historien des sciences et académicien français.







GDP, Gross domestic product = PIB, Produit intérieur brut; at PPP = à parité de pouvoir d'achat




HNWI : High net Worth Individuals: Individus possédant au moins 1 millions de dollars d'actifs (patrimoine) à l'exclusion de la résidence principale et des biens de consommations durables.


















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Marchandisation, exploitation, dépréciation du monde: la grande braderie

Extrait de l'introduction au livre de Jason Moore et Raj Patel, "Comment notre monde est devenu cheap. Une histoire inquiète de l’humanité" :

« Telle est donc notre thèse : à partir du XVe siècle, l’histoire moderne est entrée dans l’ère du Capitalocène. Recourir à ce mot, c’est prendre au sérieux le capitalisme, en y voyant bien plus qu’un système économique : un ensemble de relations entre les hommes et le monde. Car – et c’est un point fondamental – l’homme et la nature ne sont pas des entités séparées qui s’entrechoqueraient comme deux boules de billards : il s’agit d’un unique ensemble, étroitement interdépendant.

Ce livre cherche ainsi à penser les relations complexes, conflictuelles et inter-dynamiques qui existent entre les hommes et le reste du vivant. En donnant sens au monde qui nous entoure, il souhaite aussi en envisager l’avenir.


Quelle est son idée directrice ? Le monde moderne s’est construit en « cheapisant » sept choses : la nature, l’argent, le travail, le care, la nourriture, l’énergie, et les vies. Le but de la « cheapisation » est d’étendre toujours plus son contrôle sur le tissu du vivant.


Pour prendre un exemple simple, revenons à nos os de poulet fossiles. Le poulet (gallus gallus domesticus) est la volaille la plus répandue dans le monde. Mais celle que nous mangeons aujourd’hui n’a rien à voir avec celle que l’on consommait il y a cent ans. Nos poulets sont en effet le résultat d’efforts intensifs déployés après la Seconde Guerre mondiale pour produire la volaille la plus lucrative possible. Ce poulet, adulte en quelques semaines, peut à peine marcher, possède une poitrine démesurée, et est élevé et mis à mort dans des quantités significatives : plus de soixante milliards de volailles par an. Voilà un cas exemplaire de ce que nous entendons par « nature cheap ».
Le poulet est la viande la plus populaire aux États-Unis, et s’apprête d’ici 2020 à conquérir le monde. Pour autant, les ouvriers du secteur de la volaille sont très peu payés : quand deux dollars sont dépensés pour un poulet de fast-food, deux cents seulement vont aux salariés, sans compter que certains industriels du poulet recourent au travail des prisonniers, payés 25 cents de l’heure. Voilà un cas exemplaire de ce que nous entendons par « travail cheap ».

Dans l’industrie volaillère américaine, 86 % des ouvriers employés à la découpe souffrent des gestes répétitifs de hachage et de torsion accomplis à la chaîne, mais les blessures sont rarement reconnues. Une des conséquences, pour ces travailleurs, est une baisse moyenne de 15 % de leurs revenus dix ans plus tard. Pendant leur convalescence, ils dépendront du réseau de leurs familles et de leurs amis. Ce phénomène n’est jamais pris en compte, mais demeure pourtant essentiel au maintien de la main-d’œuvre : c’est celui du « care cheap ».


La nourriture produite par cette industrie remplit les ventres et son bas prix fait taire les mécontents : c’est l’« alimentation cheap ». Les poulets en eux-mêmes contribuent relativement peu au changement climatique : contrairement aux vaches, ils ne rotent pas du méthane. Mais ils sont élevés dans d’immenses hangars dont le chauffage nécessite de grandes quantités de fuel. Ainsi l’industrie volaillère aggrave-t-elle l’empreinte carbone. Vous ne pouvez pas faire des poulets low-cost sans du propane en abondance : « énergie cheap ».


La vente de ces volailles n’est pas sans risque, mais est favorisée par un système de subventions — facilitant par exemple l’accès aux pays producteurs du soja qui nourrit les poulets (principalement la Chine, le Brésil et les États-Unis), ou l’octroi de prêts commerciaux. Bref, la dépense publique se fait au bénéfice du profit privé : un des aspects de l’« argent cheap ».


Mettre en place cet écosystème requiert encore un dernier élément — le règne des «vies cheap». Celles des femmes, des colonisés, des pauvres, des gens de couleur, des immigrés… (ainsi que celles des animaux). Et pourtant, à chaque étape de ce processus, les hommes ont résisté — depuis les Peuples Indigènes dont les volailles ont fourni le matériel génétique aux poulets industriels, jusqu’aux travailleurs du secteur demandant que leur souffrance soit reconnue, en passant par ceux qui combattent le changement climatique et Wall Street.


Quand on voit, rien qu’à partir de cet exemple ordinaire, les luttes sociales menées autour de la nature, de l’argent, du travail, du care, de la nourriture, de l’énergie et de la vie elle-même, on comprend pourquoi le vrai symbole de la modernité, ce n’est pas l’automobile ou le smartphone, mais les Chicken McNuggets.
»

Définition du terme Cheapisation (cheapening) selon les auteurs :

« un ensemble de stratégies destinées à contrôler les relations entre le capitalisme et le tissu du vivant, en trouvant des solutions, toujours provisoires, aux crises du capitalisme. (…) C’est une stratégie, une pratique, une violence, qui mobilise tous les genres de travail – avec une compensation minimale. Nous parlons de cheapisation pour désigner les processus par lesquels le capitalisme transmute la vie non monnayable en circuits de production et de consommation, dans lesquels ces relations ont le prix le plus bas possible », Jason Moore et Raj Patel.

Interviews des auteurs :

The Ideology of Cheap Stuff, Dissent Magazine, Dec 5, 2017
"What do Black Friday, chicken nuggets, and Christopher Columbus tell us about the history of capitalism? We ask Raj Patel and Jason W. Moore, authors of the new book A History of the World in Seven Cheap Things."

« Changer de système ne passera pas par votre caddie », Usbek et Rica, 16 septembre 2018
"En rendant cheap la nature, l'argent, le travail, le care , l'alimentation, l'énergie et donc nos vies - c’est-à-dire en leur donnant une valeur marchande - le capitalisme a transformé, gouverné puis détruit la planète. Telle est la thèse développée par l’universitaire et activiste américain Raj Patel dans son nouvel ouvrage, intitulé Comment notre monde est devenu cheap (Flammarion, 2018). « Le capitalisme triomphe, non pas parce qu’il détruit la nature, mais parce qu’il met la nature au travail - au moindre coût », écrit Patel, qui a pris le temps de nous en dire plus sur les ressorts de cette « cheapisation » généralisée."

Recension du bouquin :

L’écologie du capitalisme ou la grande braderie du monde, Louison Cahen-Fourot, Terrestres, 26 mai 2019
"À l'heure où le mouvement des gilets jaunes combat la grande braderie des vies, l'ouvrage Comment notre monde est devenu cheap de Moore et Patel tombe à pic. Croisant marxisme et écologie il met au jour les mécanismes d'appropriation de la nature et d'exploitation des humains, et dessine les voies d'une contre-attaque."

Illustration au premier degré:

"Cette vidéo de L214 a été filmée dans un élevage de poulets standard premiers prix. Le plus surprenant est qu'on n'y voit rien d’illégal à proprement parler. Les éleveurs ont en réalité le droit d'entasser 20.000 poulets dans un hangar. Des poulets blancs collés les un aux autres, il y en 22 au mètre carré dans cet élevage et c'est ce que prévoit la directive européenne. Des poulets qui grandissent très vite, si vite que certains n'arrivent pas à tenir debout parce qu'ils sont trop lourds. C'est donc pour cela qu'il y a cette moissonneuse qui permet de ramasser dans tout le bâtiment en quelques heures.
Cela ressemble à une moissonneuse de céréales, avec une grande pelle devant. Elle conduit les poulets sur un tapis roulant et les entasse dans des caisses. Il y en a souvent trop et les poulets manquent d’étouffer. On voit des ouvriers, un peu dépassés par la cadence, jeter des animaux par terre. Ce type d’élevages de poulets industriels, cela représente quand même 80% de la production française.
" Poulets d'élevage industriel : comment éviter ces produits en tant que consommateur ?, RTL, 31 mai 2019

PS: "cela représente 80% de la production française; supprimer ce modèle de production signifie (en vrac) augmenter les prix significativement, diminuer la production nationale, augmenter les importations, baisse de la consommation, hausse du chômage, appauvrissement ? choisir c'est renoncer...

Réduire son empreinte carbone, impact des actions



Wynes, Seth, et Kimberly A. Nicholas. « The Climate Mitigation Gap: Education and Government Recommendations Miss the Most Effective Individual Actions ». Environmental Research Letters 12, no 7 (juillet 2017): 074024. https://doi.org/10.1088/1748-9326/aa7541.

Compétition et coopération marchent ensemble

Guillaume Lecointre, Chercheur en systématique, explique ce que dit la science de la compétition :
« La compétition fait partie d’un même continuum de relations auquel on pose des catégories. Dans une espèce, entre membres d’une même espèce il y a des relations de beaucoup de natures différentes à des moments différents de la vie. Les hyènes tachetées sont coopératives au moment où elles chassent, elles s’entraident lors de la chasse, mais une fois que la proie est tuée elles sont compétitives, elles sont agressives entre elles et il y a une hiérarchie dans l’accès à la nourriture. Pour les populations animales et végétales, c’est un entrelacs de relations de compétition et d’entraide. L’entraide est aussi importante que la compétition, la compétition est aussi importante que l’entraide. Nos sociétés humaines n’échappent pas à ça. Nous sommes un entrelacs de comportements solidaires et de comportements égoïstes. Ce sont donc des catégories morales qu’on pose finalement sur des relations mais ce que je voudrais souligner c’est qu’en fait la fin du 19ème siècle s’est focalisée, en parlant d’évolution, sur des relations de compétition, la sélection naturelle, pensait-on, était beaucoup une question de compétition, ce qu’on a appelé erronément plus tard « la loi du plus fort »… En fait c’est beaucoup plus compliqué, la sélection naturelle produit aussi l’émergence de l’entraide. »
RFI, Autour de la question, Pourquoi l’entraide est dans notre nature? 12 octobre 2017
Vincent Mignerot, Discussion autour de la notion de compétition, 13 octobre 2017

Philippe Descolla, Nature ET Culture

"La manière dont l'Occident moderne se représente la nature est la chose du monde la moins bien partagée."
"Est-il encore plausible de ranger parmi les universaux une opposition entre la nature et la culture dont l'antiquité ne remonte guère au-delà du siècle?"
Philippe Descolla, "Par-delà nature et culture", Gallimard, 2005


Philippe Descola: «Par-delà nature et culture», RFI, 17 fév 2019
Rencontre avec le philosophe et anthropologue, Philippe Descola, professeur au Collège de France où est enregistrée l’émission.

Mort d'une petite planète. Ecologie sociale ?

La crise environnementale a sa source dans l'organisation sociale de nos sociétés. C'est la thèse défendue par Murray Bookchin fondateur de l'écologie sociale (Wikipédia).

« Mort d’une petite planète – c’est la croissance qui nous tue » Extrait, traduction (non publiée) de « Death of a Small Planet », in The Progressive, 1989.
"Au final, la «société industrielle», pour utiliser un euphémisme raffiné pour symboliser le capitalisme, est aussi devenu une explication facile pour les maux environnementaux qui affligent notre époque. Mais une merveilleuse ignorance obscurcit le fait que, il y a plusieurs siècles, la plus grande partie des forêts d’Angleterre, dont les célèbres repaires de Robin des Bois, ont été abattues par les haches rudimentaires des prolétaires ruraux pour produire du charbon de bois dédié à une économie métallurgique techniquement simple et pour dégager le terrain pour des élevages de mouton très profitables. Et cela s’est passé bien avant la Révolution industrielle.

La technologie peut amplifier un problème ou accélérer ses effets. Mais avec ou sans “imagination technologique” (pour reprendre l’expression de Jacques Ellul), elle ne produit que rarement le problème lui-même. En fait, la rationalisation du travail par des moyens de chaînes de montages remonte clairement à des sociétés préindustrielles comme celles qui ont construit les pyramides dans l’Égypte antique, qui a développé une vaste machinerie humaine pour construire ses temples et ses mausolées.

Considérer la croissance en-dehors de son contexte social propre revient à déformer et privatiser le problème. Il est inexact et injuste de forcer les gens à croire qu’ils sont personnellement responsables pour les dangers écologiques du moment car ils consomment et prolifèrent trop volontiers.

Cette privatisation de la crise environnementale, comme les cultes New Age qui se concentrent sur les problèmes personnels plutôt que sur les dislocations sociales a réduit plusieurs mouvements environnementaux à une totale inefficacité et menace de diminuer leur crédibilité auprès du public. Si la «simplicité volontaire» et le recyclage militant sont les principales solutions à la crise environnementale, la crise va certainement perdurer et s’intensifier.

Ironiquement, plusieurs personnes ordinaires et leur famille ne peuvent pas se permettre de vivre «simplement». C’est une initiative exigeante quand on considère le coût de «simples» objets faits mains et le prix exorbitant de la nourriture biologique et des biens «recyclés». De plus, ce que la «fin de production» de la crise environnementale ne peut pas vendre à des «fins de consommation», elle va certainement le vendre aux militaires. General Electric jouit d’une grande renommée non seulement pour ses réfrigérateurs mais aussi pour ses mitraillettes Gatling. Ce côté trouble du problème environnemental – celui de la production militaire – peut seulement être ignoré en développant une naïveté écologique tellement vide d’expression qu’il n’y a de mots pour la décrire.

La préoccupation du public pour l’environnement ne peut être abordée en mettant la faute sur la croissance sans nommer clairement les causes de la croissance. Une explication ne peut pas non plus se limiter à citer le «consumérisme» tout en ignorant le rôle sinistre joué par la rivalité entre producteurs dans la formation des goûts du public et pour guider leur pouvoir d’achat. En dehors des coûts impliqués, la plupart des gens ne veulent très justement pas «vivre simplement». Ils ne veulent pas diminuer leur liberté de voyager ou leur accès à la culture, ni réduire des besoins qui souvent servent à enrichir la personnalité et la sensibilité humaine.

Aussi rébarbatifs que puissent paraître certains slogans de «radicaux» environnementalistes, tel «Retour au pléistocène!» (un slogan du groupe Earth First!), ils ne sont pas moins dégradants et dépersonnalisants que les utopies technocratiques de H.G.Wells du début de ce siècle.

Cela demandera un fort degré de sensibilité et de réflexion – des attributs qui sont encouragés par l’acquisition d’articles tels que les livres, les œuvres d’art et la musique – pour obtenir une compréhension de ce qu’en fin de compte quelqu’un a besoin ou n’a pas besoin pour être une personne vraiment épanouie. Sans de telles personnes en assez grand nombre pour contester la destruction de la planète, le mouvement environnemental sera aussi superficiel dans le futur qu’il est inefficace aujourd’hui.

Ainsi, la question de la croissance peut être utilisée autant pour nous livrer des banalités concernant nos façons de consommer et notre passion technocratique pour les gadgets (je constate que le bouddhisme n’a pas rendu le Japon moins technocratique que les États-Unis) que pour guider la pensée du public vers les questions élémentaires qui amènent clairement l’attention vers les sources sociales de la crise écologique."

L'écologie sociale selon Murray Bookchin :
" Murray Bookchin s'oppose à la vision productiviste d'une intelligence humaine séparée d'une nature qu'elle ne vise qu'à transformer en ressources, conception propre à un humanisme progressiste dans lequel le capitalisme et le capitalisme d'État se rejoignent. Mais il rejette aussi celle, caractéristique de l'écologie profonde, de la résorption dans la nature d’une humanité réduite au statut d'espèce animale parasite, notamment parce que cette perspective ne tient aucun compte de la polarisation interne aux sociétés humaines. Il récuse tout autant celle de l'environnementalisme, qui partage avec les précédentes une approche globalisante, tendant en l'occurrence à faire porter à chaque individu la culpabilité de la crise écologique.
Dans sa vision d'une écologie sociale, même si les facteurs démographiques ou proprement environnementaux entrent en ligne de compte, la clé de la domination et de l'exploitation de la nature se trouve dans les rapports de domination et d'exploitation qui s'exercent à l'intérieur de la société humaine. La cause première de la crise écologique n'est rien d'autre que la logique du « toujours plus », qui est celle du capitalisme.
Selon Murray Bookchin, la séparation de l'esprit humain d'avec la nature est un processus parallèle à la constitution des sociétés hiérarchisées, et ces deux dimensions de nos modes de socialisation imprègnent profondément les mentalités. Pour s'en dégager, il faut étudier les communautés « organiques » et concevoir de nouveaux modes de socialisation inspirés des pratiques anciennes d'entraide, en vue de réconcilier l'humanité avec la nature et de la réinscrire dans le processus naturel de l'évolution. Est en effet postulée une nature humaine : l'homme est la nature prenant conscience d'elle-même ; l'humanité représente l'émergence dans l'évolution, à un niveau jamais atteint auparavant, de la rationalité, de la réflexivité et de l'aide mutuelle.
Ce postulat, irrecevable pour une pensée déconstructionniste, s'inscrit dans une conception d'ensemble qui voit dans la nature elle-même une dynamique tendant vers la liberté par la coopération. En s'appuyant sur une relecture des apports de la biologie qui souligne les phénomènes d'association, d'entraide et de symbiose, et non exclusivement de concurrence et de sélection, elle permet de replacer dans la continuité d'une nature non hiérarchique la perspective d'une société non hiérarchisée, elle-même posée comme le cadre le mieux adapté au développement d'une personnalité singulière dans un tissu communautaire."

Démocratie, c'est fini, lalalala...

Avant de disparaître Michel Rocard l’écrivait dans un article du Monde en 2011 :
 « La démocratie sera la première victime de l’altération des conditions universelles d’existence que nous sommes en train de programmer (…) Lorsque l’effondrement de l’espèce apparaîtra comme une possibilité envisageable, l’urgence n’aura que faire des processus lents et compliqués de délibération. Pris de panique l’Occident transgressera ses propres valeurs de liberté et de justice. »
source :  Question Chine


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